L’extrême droite et l’armée au Canada et au Québec

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Marc Imbeault

1. L’extrême droite et les armées : une longue histoire

Le dictionnaire Le Petit Robert définit l’extrémiste comme un « partisan d’une idéologie poussée jusqu’à ses limites, ses conséquences extrêmes; [une] personne favorable aux idées, aux opinions extrêmes. » P. M. Berger en propose une définition moins circulaire, que je traduis de l’anglais de la manière suivante : « Le terme ‘extrémisme’ renvoie à la croyance que le succès ou la survie du groupe dont on fait partie ne peuvent jamais être séparés de la nécessité d’une action hostile contre un autre groupe. Cette action doit faire partie de la définition du succès du premier groupe. Les actes hostiles peuvent aller d’attaques verbales ou d’infériorisations jusqu’à des comportements discriminatoires, de la violence et même jusqu’au génocide. » (Berger, 2018, p. 39) Dans le cas de l’extrême droite, il s’agit souvent de la conservation d’un héritage, par exemple ethnique, culturel ou national, l’une des conséquences les plus radicales de ce type d’idéologie étant le recours à la violence. De ce point de vue, la définition des groupes d’extrême droite proposée par la Global Terrorism Database, et citée par Kayleigh Holden, « groupes prônant ou utilisant la violence pour défendre la croyance que le mode de vie national est attaqué et déjà détruit ou qu’il est menacé de l’être à court terme » est juste. (Holden, 79) Il faut retenir toutefois que les groupes qui défendent des idées d’extrême droite ne font pas toujours la promotion du recours à la violence, du moins pas explicitement.

Cela fait déjà longtemps qu’il existe une relation entre les systèmes de sécurité étatiques et l’extrême droite. L’armée, la police et les services secrets de nombreux pays ont été à divers moments infiltrés ou même ouvertement associés à des mouvements d’extrême droite. Le cas le plus célèbre et le plus grave est certainement celui de l’Allemagne nazie où l’intégration a atteint un degré exceptionnel jusqu’aux niveaux les plus élevés de leadership et de commandement – avec les conséquences qu’on connaît. Plus près de nous, l’actuel président du Brésil a professé ouvertement des idées d’extrême droite en 2011 lorsqu’une commission chargée d’enquêter sur les crimes de la dictature militaire qui a pris fin en 1985 a été mise en place par le gouvernement brésilien de l’époque. « [Jair] Bolsonaro, sentant monter la colère des quatre étoiles, s’érige en champion du camp anti-Commission. Multipliant par dizaines ses interventions sur le sujet, il évoque les ‘vingt années de gloire’ de la dictature où le peuple ‘jouissait de la pleine liberté et des droits de l’homme’, et n’hésite pas à rendre hommage au ‘héros national’ de l’époque, le colonel Carlos Alberto Brilhante Ustra, l’un des principaux tortionnaires du régime. » (Meyerfeld, 2020) Plus récemment, entouré d’officier lors d’un discours au Club naval de Brasilia – cette fois en tant que président – le même a déclaré que la grande ancre de son gouvernement étaient les forces armées.

Dans son ouvrage célèbre sur la profession militaire, le sociologue et philosophe américain Samuel Huntington fait remarquer la tendance « naturellement conservatrice » de l’institution militaire. (Huntington, emplacement 4665) Depuis longtemps, les forces armées ont pour mission de défendre les frontières, les populations et les institutions de leurs pays. Il est par suite compréhensible qu’elles soient « par nature » conservatrices et donc, par extension, plutôt à « droite » qu’à « gauche ». Ce n’est que dans les temps modernes, avec l’avènement des armées révolutionnaires, que l’institution militaire a pu devenir un agent de transformation de la société – pour le pire ou le meilleur. Il faut toutefois ajouter que, même dans ce cas, elle s’est rapidement transformée en un facteur de stabilité du nouveau régime, comme l’armée soviétique ou celle de la Chine, par exemple.

Qu’en est-il maintenant au Canada ? La première observation que l’on peut faire concerne le conservatisme. Il n’est pas nécessaire de faire une étude approfondie pour constater que les Forces armées canadiennes représentent une entité globalement conservatrice au sein de la société canadienne. On y maintien de nombreuses traditions comme, par exemple, les noms des différents régiments, leurs coutumes et leurs hymnes. Ainsi, au Royal 22e Régiment, tous les appels au clairon sont-ils précédés des quatre premières notes du « Ô Canada ». Cette coutume remonte à la formation du Régiment en 1920. Et d’autres traditions peuvent paraître plus insolites un siècle après, comme celle de la mascotte régimentaire nommée Batisse, un bouc dont la filiation remonte au XIXe siècle en Perse. Le fait, pour les régiments, de se donner des mascottes est ancien et on n’en connaît pas l’origine, mais, dans le cas du 22e régiment, on sait que cela remonte à l’année 1955. Voici ce qu’en dit le site R22eR :

« L'histoire veut qu'en 1884, un couple des ancêtres de Batisse fût donné en cadeau à la reine Victoria par le Shah de Perse. Ces bêtes étaient originaires du Tibet et leur présence faisait l'orgueil des habitants du pays. La reine Victoria accepta ce cadeau et ordonna que le bouc devienne la mascotte de son régiment. De ce jour, fut créé le troupeau royal qui prit logis au jardin zoologique de Londres. Notre affiliation avec le Royal Welch Fusiliers en 1927 a permis au régiment d'adopter le bouc comme mascotte régimentaire. Depuis 1955, il fut appelé du nom canadien-français familier et affectueux de « Batisse ». »

http://www.r22er.com/PatrimoineMateriel/Mascotte/la_mascotte.html?hc_location=ufi


Batisse, mascotte régimentaire du R22eR (Photo: Cpl Plamondon)
 

Le caractère « conservateur » de la tradition régimentaire est accentué ici par le fait que, non seulement la mascotte est un animal vivant, mais qu’on le remplace de génération en génération par un membre de la même lignée!

Mais si les armées sont « naturellement » conservatrices comme le dit Huntington, sont-elles pour autant des foyers naturels de l’extrême droite ? Est-ce le cas au Canada et, par extension, au Québec ? Sans répondre de façon exhaustive à ces questions dans ce texte, nous allons tenter d’apporter quelques éléments de réponses et, surtout, tenter de situer ces éléments dans leur contexte.

La documentation que nous possédons sur l’extrême droite et l’armée canadienne est plutôt mince. Il s’agit surtout d’articles de journaux, dont, en particulier, un article du Globe and Mail, publié en 2019 et dont le contenu a été repris en partie, interprété et complété avec d’autres informations par la suite par La Tribune de Sherbrooke. Plusieurs autres articles publiés dans La Presse, Le Journal de Montréal, Le Journal de Québec et surtout le site ICI Radio-Canada éclairent la situation au Québec. Il faut aussi mentionner un rapport de la police militaire datant de 2018 : Right-Wing Extremism in the Canadian and US Militaries, ainsi que le mémoire de maîtrise de Kayleigh Holden intitulé Right-Wing Extremism in the Canadian and US Militaries, seul document universitaire portant sur les liens entre l’armée et l’extrême droite au Canada.

Le rapport de la police militaire fait état de la proportion infime de militaires impliqués dans des groupes d’extrême droite ou dans des activités à caractères racistes ou haineux : « L'examen de la police militaire a signalé des incidents survenus entre janvier 2013 et novembre 2018. Il y a eu au total 53 personnes et 40 incidents où des membres des FAC [Forces armées canadiennes] étaient liés à des groupes haineux ou ont fait des déclarations/pris des mesures jugées discriminatoires […]. » (Military Police, 2018) Le nombre indiqué correspond, souligne le rapport, à moins de 0.1% des 98,000 membres de l’armée canadienne. L’une des principales conclusions porte sur un seul incident. Il s’agit de celui survenu en 2017 à Halifax où des militaires membres du groupe Proud Boys ont perturbé un événement rassemblant des Autochtones réunis au pied de la statue du fondateur de la ville, Edward Cornwallis. Les perturbateurs n’étaient pas contents que les autochtones se remémorent le triste sort qui leur avait été réservé. Le rapport de la police attribue une importance – probablement trop grande – à cet incident. C’est lui qui aurait terni l’image de l’armée. Bien que cet aspect soit important, la question la plus grave n’est pas tellement celle de l’image ou de la réputation de l’armée, mais celle de la propagation d’idées contraire au premier principe de l’Énoncé d’éthique de la Défense et des Forces armées canadiennes. Un aspect sur lequel je reviendrai plus loin.

L’article du Globe and Mail relate le contenu de discussions affichées sur le site Discord. Ce site compte des millions d’usagers et, parmi ceux-ci, des militants et des sympathisants d’extrême droite. Les échanges examinés par le journal torontois ont eu lieu entre février 2017 et le début de l’année 2018. Les personnes qui ont affiché ces messages proviennent de tous les horizons, mais une partie d’entre elles se présentent comme étant des membres des Forces armées canadiennes ou comme des vétérans. Les auteurs du Globe and Mail font mention plus en détail d’un militaire (ou de quelqu’un qui prétend l’être) surnommé « Rusty », qui se serait enrôlé en 2007 et dont les propos sont pour le moins troublants. Je traduis l’un des passages principaux :

« Un homme, qui se présente sous le pseudonyme de Rusty et se décrit comme un membre expérimenté des Forces armées canadiennes, a été perçu comme un leader et ses conseils sur la formation, les armes et les tactiques militaires ont attiré l’attention. Rusty a dit à ses amis […] qu'il avait rejoints les Forces en 2007 et avait suivi une formation d'ingénieur de combat. […] Il prévoyait [en 2017] de quitter l'armée et de commencer une nouvelle vie, élevant ses enfants dans une région « ethniquement pure », près de la maison familiale, en Colombie-Britannique.

Rusty a décrit son passage dans les Forces comme heureux, mais a aussi manifesté un dégoût évident pour ce que l'armée était, à ses yeux, devenue : ‘Nous passons plus de temps à suivre des cours sur la façon de ne pas offenser les personnes ‘spéciales’ [snowflakes] que de temps à nous entraîner, à tirer, sur le terrain ou en cours de déploiement.’

Il a encouragé les membres du groupe à se joindre à la Réserve afin de bénéficier d'une formation sur les armes à feu et la stratégie. Plusieurs membres du groupe ont publié des messages indiquant qu'ils l'avaient fait ou envisageaient de le faire. »

The Globe and Mail, 27 avril 2019, Shannon Carranco and Jon Milton, https://www.theglobeandmail.com/canada/article-canadas-new-far-right-a-trove-of-private-chat-room-messages-reveals/, consulté le 20 mars 2020. La traduction est de moi.

Le fait que des extrémistes – militaires ou pseudo-militaires – recommandent sur des forums de discussions à leurs « amis » de s’enrôler dans l’armée pour acquérir des compétences dans le maniement des armes à feu et la stratégie est en soi une raison suffisante de s’inquiéter. Mais, les auteurs de l’article mentionnent aussi les événements survenus à Halifax en 2017 où des membres des Forces armées canadiennes ont perturbé une manifestation dirigée par des Autochtones (et mentionnée dans le rapport de la police militaire cité plus haut). Ils font également un lien plus lointain, mais néanmoins pertinent, avec les discussions entre militaires sur le site Discords, l’incident d’Halifax et les événements survenus en Somalie dans les années 90, où des membres du régiment aéroporté canadien avaient battu et torturé à mort un jeune somalien. Les auteurs ne manquent pas de souligner ce type de danger et de le rapprocher de la présence de quelqu’un comme « Rusty » dans l’armée :

« Les risques d'envoyer en mission des racistes ont été soulignés par le scandale qui a mené au démantèlement du Régiment aéroporté du Canada, à la suite du meurtre raciste d'un Somalien par des soldats canadiens lors du déploiement […] en Somalie dans les années 1990. La manière dont Rusty a décrit son propre déploiement à l'étranger [suggère] qu'il faisait partie [d’un contingent envoyé au] Népal à la suite des tremblements de terre qui s'y sont produits en 2015. Il a décrit les habitants comme des « basanés » [shitskins] et déclaré qu'il utilisait les vêtements des morts comme papier hygiénique. »

Carranco, Shannon et Milton, Jon. (2019) The Globe and Mail, 27 avril 2019 https://www.theglobeandmail.com/canada/article-canadas-new-far-right-a-trove-of-private-chat-room-messages-reveals/ consulté le 20 mars 2020.

Les auteurs du Globe and Mail continuent en précisant que Rusty s’en prend dans l’un de ses « post » à un juif et ailleurs aux femmes, qui ne devraient pas, d’après lui, faire partie de l’armée. On ne voit pas bien, en effet, comment des soldats comme « Rusty », qui détestent par principe les gens de couleurs, de sexes ou de religions différentes à la sienne pourront travailler efficacement ensemble dans le cadre des missions périlleuses que le gouvernement canadien confie aux Forces armées canadiennes.

Un caporal-chef réserviste impliqué dans le groupe survivaliste The Base a retenu l’attention des médias à la fin de l’année 2019 et au début de 2020. Ce réserviste a été d’abord été arrêté au mois d’août par la Gendarmerie royale du Canada (GRC) « L’armée confirme avoir ouvert une enquête sur […] un de ses membres basé à Winnipeg qui pourrait être mêlé à un groupe haineux, ce qui contrevient au code de conduite des Forces armées canadiennes. » (Lanthier, 2019) Dans un autre article daté du 27 août, il est précisé que des armes ont été trouvées lors de la perquisition faite par les agents de la GRC et que le membre en question, un caporal-chef, a été libéré des Forces armées canadiennes « considérant la gravité des allégations et le risque pour le moral et la cohésion de l’unité ». (ICI Radio-Canada, 2019) L’ex-réserviste a finalement été arrêté aux États-Unis au début de l’année 2020 par le FBI : « Selon un communiqué de la cour de justice de Greenbelt, au Maryland, [l’ancien militaire] fait notamment face à des accusations de transport d’une arme à feu avec des munitions dans l’intention de commettre un crime et d’être un étranger en possession d’une arme à feu et de munitions. » Des crimes qui peuvent entraîner une condamnation à plusieurs années de prison.

2. L’extrême droite et l’armée au Québec

En ce qui concerne plus spécifiquement le Québec, deux événements ont retenu l’attention des médias. Il s’agit de l’affaire du groupe Table rase en 2015 à la base de Valcartier et celui de la création, toujours en 2015, du groupe La Meute pour protester contre l’immigration illégale.

Commençons par Table rase. Il s’agit d’un groupe de discussion Internet qui n’existe plus. D’après les informations disponibles, les animateurs du site disaient s’inspirer du philosophe René Descartes en faisant « table rase » des idées communément admises et proposaient pour cela de ne plus regarder la télévision, mais de consulter plutôt la page de Table rase. Ce qui est moins cartésien, en revanche, c’est qu’il s’agissait pour eux de contester toute la modernité issue de la philosophie cartésienne. Le site propageait ainsi la vieille idéologie extrémiste québécoise des années trente, incarnée par Adrien Arcand, ancien militaire, lequel, avant la Seconde Guerre mondiale « souhaitait […] participer à l’édification d’un fascisme impérial » (Nadeau, 47-48) et a, par la suite, déploré la défaite de l’Allemagne en 1945. Selon le « Führer canadien » (Arcand), la victoire des Alliés aurait permis, une immigration massive, dont une partie anti-chrétienne, ainsi que la désorganisation de la famille et des traditions (Senay, 2015). Mais, ce qui est peut-être encore plus préoccupant du point de vue de l’armée canadienne, c’est le fait que Table rase louait des locaux sur la base de Valcartier à Québec pour y tenir des entraînements sur l’usage de l’arme traditionnelle amérindienne, le « Tomahawk », au combat. Une enquête de la police militaire n’a toutefois pas permis d’assembler suffisamment de preuves pour porter des accusations criminelles et Table rase n’a pas refait surface depuis cette époque.

Le cas de La Meute est différent. Il s’agit d’un groupe beaucoup plus imposant. Il compte des personnes d’horizons variés, mais, à son origine, on retrouve deux anciens militaires. Son porte-parole est également un ancien militaire. Le groupe professe des idées d’extrême droite (mais ne s’en réclame pas), tient parfois des propos islamophobes, mais ne prône pas l’usage de la violence. Comme le souligne Holden, ce groupe préfère recruter des militaires ou d’anciens militaires avec du « leadership organisationnel » et du « charisme » plutôt que des spécialistes de l’armement tactiques (Holden, 99). Dans un article publié sur le site ICI Radio-Canada, il est question de la présence de « 75 militaires membres du groupe Facebook de La Meute » (Senay, 2017). Il est cependant difficile de savoir si ce décompte est exact. L’habit ne fait pas le moine ! Beaucoup de gens porte des vêtements de type militaire sans être membre de l’armée. Ensuite, il y a le cas des anciens militaires qui conservent parfois certaines pièces vestimentaires du temps de leurs engagements dans l’armée. Mais, quoi qu’il en soit des tenues vestimentaires, il est néanmoins probable qu’une partie non négligeable des 75 personnes identifiées par la journaliste étaient bel et bien des militaires.

L’ensemble des événements dont nous venons de parler (ainsi que d’autres, un peu partout au Canada, dont nous n’avons pas parlé) ont été jugés suffisamment sérieux pour que le ministre de la Défense, L’honorable Harjit S. Sajjan, demande le 29 juillet 2019 à l’ombudsman de la Défense nationale et des Forces armées canadiennes, M. Gregory Lick, de mener une enquête afin de « connaître l’étendue totale du racisme au sein des Forces. » (Sajjan, 2019) Le ministre poursuit en précisant : « nous devons comprendre d’où vient ce problème, et nous devons mettre au point des recommandations qui, une fois mises en œuvre, contribueront à enrayer le racisme dans les FAC [Forces armées canadiennes]. » (Sajjan, 2019) L’ombudsman des Forces a lui-même publié un message, le 23 août 2019, où il précise que son bureau examine les avenues et les échéanciers possibles pour répondre au ministre. Il ajoute que son mandat n’inclut pas d’enquêter sur les affaires criminelles. L’enquête a par la suite été confiée à l'équipe de recherche du Directeur général Recherche et analyse (Personnel militaire) située à Ottawa. Les travaux sont commencés et l’analyse des données est en cours.

La question de savoir jusqu’à quel point le racisme est présent dans l’armée au Canada et au Québec remonte à loin. J’ai parlé un peu plus haut de l’incident survenu en Somalie dans les années 90 et de l’enquête ordonnée par le ministre de la Défense David Colonnette à l’époque. Cette enquête révélait déjà la présence de racisme au sein des Forces armées canadiennes et, ce qui est plus grave, dans le corps des officiers. Cet élément était tellement important qu’il a été à l’origine de la mise en place du Programme d’éthique de la Défense et du Programme d’éducation militaire professionnelle pour les officiers, ce dernier étant devenu par la suite le Programme de perfectionnement professionnel des officiers subalternes des Forces armées canadiennes. Ces programmes visaient principalement à enrayer le type de préjugés qui sont à l’origine du racisme et à élargir l’horizon intellectuel non seulement des officiers, mais aussi de l’ensemble des membres de l’armée afin qu’ils puissent mener des missions à l’étranger – comme celle de la Somalie – sans que ne se produise un autre scandale ayant pour origine le racisme. À la même époque, dans le même esprit et au fondement de tous les programmes susmentionnés, était promulgué l’Énoncé d’éthique de la Défense que tous les membres des Forces armées canadiennes et tous les employés civils du ministère de la Défense nationale sont désormais tenus de respecter en tout temps.

Je ne m’attarderai ici qu’au premier principe de cet Énoncé, le plus important et celui sur lequel repose tout l’édifice de l’éthique militaire canadienne : respecter la dignité de toute personne. Cette formulation a l’avantage d’être simple et claire. Elle signifie que les membres de la Défense doivent traiter chaque personne avec respect et équité, qu’ils doivent valoriser la diversité et l’avantage de combiner les qualités uniques et les forces propres à une main-d’œuvre diversifiée; favoriser l’établissement et le maintien de milieux de travail sûrs, sains et exempts de harcèlement et de discrimination; travailler ensemble dans un esprit d’ouverture, d’honnêteté et de transparence qui favorise l’engagement et la collaboration ainsi que dans un climat de communication respectueuse.

Il est difficile d’évaluer objectivement l’effet de l’ensemble de ces mesures et, en particulier, de l’Énoncé d’éthique de la Défense, mais tous ceux qui connaissent l’armée canadienne depuis plusieurs décennies conviendront que la mentalité y a changé et que les comportements et les propos racistes ont nettement diminué. Ainsi, les homosexuels sont maintenant admis dans les Forces armées canadiennes et certains d’entre eux y occupent ou y ont occupé des fonctions de commandement à des niveaux élevés. C’est aussi sur la base de l’Énoncé d’éthique de la Défense que la diffusion ou les comportements inspirés par des idées d’extrême droite peuvent conduire à l’éviction de l’armée. Mais, à ces raisons d’ordre éthique, s’ajoutent des motifs purement opérationnels. Il est, en effet, difficile de concevoir que des soldats détestant a priori des catégories entières de la population canadienne puissent collaborer efficacement entre eux lors des missions.

Il y a, bien sûr, des écarts de représentativité dans l’armée. On compte, par exemple, moins de femmes que d’hommes, et moins de représentants des minorités ethniques dans l’armée que dans la société canadienne en général. Mais on y trouve néanmoins un grand nombre de femmes et de représentants des minorités ethniques. Toutes ces personnes doivent travailler ensemble quotidiennement et lors de conflits, ou de tout autre type de crise grave, elles doivent parfois le faire au péril de leurs vies. Il n’est par conséquent pas question de risquer des défaillances, des erreurs ou des malentendus en raison de préjugés ethniques ou fondés sur le genre.

3. Conclusion

Kayleigh Holden, dans le mémoire cité plus haut, soutient que la question n’est pas tant de savoir s’il y a des extrémistes de droite dans l’armée, mais de savoir combien il y en a (Holden, 100). La chercheuse cite, de plus, Barbara Perry, directrice du Centre on Hate, Bias and Extremism de l’Ontario Tech University, qui rappelle qu’il ne sera pas facile d’obtenir l’accès aux militaires pour faire des entrevues et que, même si c’est le cas, il n’est pas certain qu’ils admettent faire partie de groupes extrémistes (Holden, 100).

Le défi consiste donc d’abord à établir un portrait exact de la situation. Ensuite, il faudra identifier les membres qui font partie de groupes extrémistes ou qui professent des idées extrémistes afin de pouvoir agir. Il est toutefois impératif de respecter les procédures en place au sein des Forces armées canadiennes et ne pas se laisser emporter par un autre extrémisme qui consisterait à « tirer sur tout ce qui bouge » et expulser immédiatement tous les membres de l’armée qui montrent des signes pouvant signifier une quelconque appartenance à une idéologie d’extrême droite. Il y a, en ce sens, des précédents encourageants. Celui de Boris Mihajlovic pourrait en être un bon exemple. Ce matelot a administré un forum néonazi comptant 1200 membres où il encourageait les fascistes à s’enrôler dans l’armée pour être plus efficaces dans la guerre raciale. Il déclare aujourd’hui que ce sont ses expériences dans l’armée et un cours à l’université qui l’on amener à sortir de l’isolement dans lequel il était et à modifier sa vision des choses : « Dans les Forces armées, j’ai rencontré des gens de différentes origines et cultures et j’ai réalisé que j’avais tort, a-t-il assuré. J’ai réalisé que je haïssais des gens sans raison. J’avais une vision très élitiste du monde. » (Les décrypteurs, 2019) Même si les messages qu’il a affichés sur le site néonazi qu’il administrait tendent à démontrer que son évolution a été plutôt lente et que son expérience dans l’armée n’a pas provoqué une prise de conscience immédiate des limites de sa vision du monde, il n’y a pas de raison de remettre fondamentalement en doute le changement de perspective du matelot Mihajlovic.


M. Mihajlovic lors d'un événement pour bénévoles d'un organisme de soutien aux immigrants à Calgary en juillet 2019. Photo : Capture d'écran – Facebook (Les décrypteurs, 2019)
 

Si nous revenons maintenant à la question de savoir si l’armée est un foyer naturel de l’extrême droite au Canada et au Québec, force est de répondre que non. Du moins, pas à partir des données que nous avons. L’armée, peut-on tout au plus affirmer, est peut-être plus conservatrice que l’ensemble de la société en raison de sa mission principale qui est de la protéger, mais pas plus extrémiste. Les valeurs que les Forces armées canadiennes mettent de l’avant et défendent partout dans le monde sont conformes à celles de la Constitution canadienne et de la Charte canadienne des droits qui y est enchâssée, ainsi qu’à celles de la Charte québécoise des droits et libertés de la personne. Dire que l’armée favorise le développement de l’extrême droite en son sein serait donc exagéré. Il est toutefois certain que parmi les dizaines de milliers de ses membres, se terrent des extrémistes. Si l’on tient compte du fait que l’armée met à la disposition de ses soldats des ressources immenses, il est primordial de tout faire pour réduite toujours davantage l’influence de cette minorité.

Il faut ajouter pour terminer une considération sur l’attirance pour l'armée chez les militants d'extrême droite. Nous avons mentionné plus haut le fait que les animateurs de groupes de discussions extrémistes sur l’Internet encourageaient leurs « amis » à devenir membres de la Réserve afin d’acquérir des connaissances et des techniques dans l’art militaire. Mais, il y a peut-être aussi une certaine fascination pour l’armée parmi les extrémistes. Même si cet enchantement ne correspond pas à l’armée telle quelle est réellement, mais plutôt à celle fantasmée par des leaders qui n’en font plus partie depuis longtemps, et qui l’ont quittée parce qu’elles ne correspondaient pas du tout à leurs valeurs extrémistes. Sans compter l’influence de la vision hollywoodienne de l’armée, très prégnante partout, non seulement dans les milieux extrémistes, mais dans la population en générale et même dans la communauté scientifique. Il n’en reste pas moins que cette attirance pour l’armée dans l’extrême droite, qu’elle soit utilitariste ou fantasmatique est dangereuse. C’est pourquoi il est nécessaire de la prendre en considération dans le recrutement et dans les relations publiques des forces armées.

Bibliographie

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Carranco, Shannon et Milton, Jon. (2019) The Globe and Mail, 27 avril 2019 https://www.theglobeandmail.com/canada/article-canadas-new-far-right-a-trove-of-private-chat-room-messages-reveals/, consulté le 20 mars 2020.

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Huntington, Samuel P. (1985) The Soldier and the State (Belknap Press S) . Harvard University Press. Kindle Edition.

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Les décrypteurs, Un réserviste qui a administré un forum néonazi visé par une enquête de l'armée, ICI Radio-Canada, https://ici.radio-canada.ca/decrypteurs/en-vedette/document/nouvelles/article/1409281/reserviste-forum-neonazi-enquete-forces-canadiennes consulter le 28 février 2020.

Lanthier, Sylviane, ICI Radio-Canada, 19 août 2019, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1267519/forces-armees-enquete-caporal-groupe-haineux consulté le 12 janvier 2020.

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Military Police Criminal Intelligence Program, Right-Wing Extremism in the Canadian and US Militaries, 2018, https://fr.scribd.com/document/411721989/White-Supremacy-Hate-Groups-and-Racism-in-The-Canadian-Armed-Forces, consulté le 21 février 2020.

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